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Ma dernière visite datait un peu maintenant.

Mon psy était redevenu lui-même… Moins zen, moins « lin » mais à nouveau barbe de 3 jours, jean bien coupé et chemise blanche classique qui tombe suffisamment bien pour qu’on ait juste envie de lui enlever. Ou de l’arracher. Ou de la mettre en lambeaux.

Et finalement, c’est comme ça que je le préfère.  J’ai aimé toutes ses périodes, mais au bout du compte, c’est comme ça que je le reconnais. Et que je bave. Sans retenue.

Mon fauteuil, mon châle léger, mon café ou mon chocolat, le dévorer des yeux, être plus directe parce que justement, plus envie de me laisser rougir ou déstabiliser comme une dinde de 15 ans (paix aux ados). Juste envie d’être là, de croiser son regard et de l’entendre me susurrer :

- Comment allez-vous ? et pourquoi tant de temps a-t-il passé avant que vous veniez me revoir ?

- Je ne sais pas. Je pourrais vous dire que je suis débordée, qu’avec le travail, la famille, le ménage, c’est pas si facile de se trouver 5 minutes bénies juste pour soi… Ce qui n’est pas faux dans l’absolu. Y avait aussi peut-être le fait que je ne voulais pas trop me poser des questions sans pouvoir y répondre

-  Et là, vous êtes prête ?

-  Oui, tout à fait prête. Enfin je pense... Peut-être... Sûrement... Non ?

-  Par où on commence ?

-  Je ne sais pas. C’est vous le guide non ?

-  Bon on fait un point alors ? Comment allez-vous ?

-  Pfff… un peu convenu non ?!

-  M’enfin !

-  Ok, je ne vais pas mal. En fait, je ne me vois pas dire « je vais mal ». C’est bizarre quand même de dire ça. Comme si on savait qu'on avait atteint suffisamment le fond pour pouvoir dire, là, ça y est, je vais mal. Donc, non je ne vais pas mal. Je vais même plutôt bien. Mais je me fais l’effet d’un coureur sur les starting blocks… j’attends le grand départ…course-escarpins-course-femmes-talons-aiguill-L-6ZxNc8

-  Et qui est… ?

(je réponds tout bas):

-  Mes 40 ans, surement

-   …

-  Vous ne dites rien ?! Genre « vous ne les faites pas! » ou « mais c’est quoi cette blague, vous 40 ans ?! où est la caméra !»??

-  Non.

Devant ma mine dépitée,  il ajoute en se rapprochant un peu :

- Je vous trouve juste sublime à 40 ans… de plus en plus surprenante et de plus en plus … tentante

- Hum… pas mal ! Allez j’accepte la pirouette cacahuète du siècle!

- Alors, dites moi, pourquoi cette « urgence » ?

- Je ne sais pas, c’est comme si à 40 ans, il y avait comme une nécessité de faire les bons choix, maintenant ou jamais. Comme si « après » ou « demain », c’était déjà trop tard.

- Et vous croyez que c’est du à ce simple chiffre ?

- Peut-être pas, évidemment. Mais il faut bien poser des repères, une ligne de départ ou d’arrivée. A 40 ans, on est encore en pleine force de l’âge mais bon, on n’est pas dupe, on sait qu’on avance dans le temps et que cette sal*** de gravité à déjà prouvé qu’elle était plus forte que nous ! et puis, on a fini quelque part son rôle d’adulte responsable, d’enfant parfait, de parent impliqué…. On a soudain l’impression de pouvoir vivre et être comme on le voudrait, comme un ultime élan que la vie nous donnerait de s’abandonner complètement à nos aspirations les plus profondes. 

danseuse étoileAvant de devenir sage. Ou Ménopausée. Cette impression tenace de pouvoir être ce que l’on est vraiment, mais que la décision c’est maintenant !

-  Comme le changement ?

-  Ah c’est fin… (il baisse la tête un peu penaud) Non mais au-delà de toutes ces réflexions, je suis mère de deux ados, spécimens représentatifs de 2 phases pubères…  15 ans : conflit, ma mère est nulle, mes blagues aussi. Je ne tiens pas 3 mots sans sortir une vanne pourrie. Mes hormones sont au top et me grillent le cervelet. 18 ans : mes parents me briment, à moi la révolte, je suis le Ché de l’adolescence, libertad! et bientôt je me casserai de cette taule pour vivre d’amour et de pain de mie Harrys …

- Les oisillons ont grandi visiblement !

- Un garçon à 15 ans c’est quand même plus proche du Tyrex entre nous. Faut presque rester armé à table si vous voulez vous nourrir. Ou acheter une vache.

- Et donc ?

- Ben j’ai rien vu venir finalement. Un jour j’étais la reine de leur vie, maintenant ils attaquent mon piédestal avec les dents. Et puis, ils ne seront bientôt plus là et je vais me retrouver seule face à moi. Alors faudrait quand même que ce tête a tête me plaise un minimum…

- Bon alors continuez à me parler de vous… ronronne-t-il d’une voix soudain plus grave (et ça franchement, le timbre ténébreux, moi ça me fait frissonner les lombaires)

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- Je crois que j’arrive aussi à l’âge de l’acceptation aussi. On renonce aux fantasmes de corps parfaits. On se dit qu’on a déjà passé des décennies à se plaindre de ce qu’on avait, à avaler son croissant chaud tout en regardant ses cuisses et tout ça pour rien finalement. Alors, autant faire avec ce qu’on a, non ? Finalement, les Madonna n’ont pas l’air mieux dans leur peau (tirée). Coincée dans un corps de jeunette, condamnée aux régimes et aux séances d’aérobic pour rester figée dans une image qui a quand même quelques plis… Je crois qu’il y a un âge où on se décide à s' aimer pour soi et pas pour les autres… Et en même temps, on a toujours envie de séduire et de sentir qu’on pourrait faire tourner des têtes… de s'extraire de ce carcan de petite femme / amie / maman parfaite. Etre une sale gosse. Et une vamp. En même temps si possible.

- Bidule ne vous voit pas ou quoi ?! s’énerve un peu mon psy

- ça fait 23 ans qu'il regarde la même chose, il est peut-être lui-même dans l'acceptation…

- Pas très folichon comme vision des choses…

-Certes. Mais je me trompe peut-être !

- Je lui souhaite! s’écrie-t-il

(je prends quelques secondes)

- A la réflexion, moi aussi!

- Continuez… je préfère oublier Bidule…

- On a aussi envie de vibrer, de vivre intensément. C’est pour ça à mon avis, qu’on ressent un regain d’adolescence, dans cette envie de renouer avec des sensations intenses.

- Et vous ne vibrez pas assez… ?

Je respire profondément

- Non mais vous vous rendez compte que mon fils a réussi à me sortir un soir alors que je rentrais du boulot et que je râlais devant la vaisselle empilée: qu’il n’avait pas mon âge, et que lui ça le faisait pas vibrer de faire la vaisselle ou le ménage quand il rentrait du lycée. Comme si moi à 40 ans, c’était le kiff intersidéral de me taper la spontex ! et même des fois c’est carnaval, je me tape aussi la lessive !

Mon psy en sucre d’orge est mort de rire. On ne soupçonne pas assez la puissance comique des adolescents finalement. Ni le côté vachement thérapeutique d’un psy qui rit…

 - Qu’est-ce qui vous plait finalement ? qui voudriez-vous être ? qui êtes vous finalement … (il roule de grands yeux avec un sourire charmeur) oui, je fais mon psy aujourd’hui !

(Je suis fan)

- J’aime plusieurs choses évidemment… en fait tout un tas. Le vrai souci est de se décider pour quelque chose de réellement durable…

- Pourquoi faire grand dieu ??

- Grand Dieu ??!

- Hum parfois, j’aime bien glisser une expression hors du temps … alors qu’aimez-vous ?

- par exemple, j’aime bien masser. J’en ressors presque aussi détendue que la personne sur ma table. Le contact de l’huile, le corps sous mes doigts, la sensation de sentir que ça fait du bien, tout me plait.... Mais la plupart du temps, je me pose tellement de question sur  «  est-ce que je fais bien ? ce mouvement c'était vraiment comme ça? etc. » que je dois me raisonner pour ne pas me laisser envahir par tous mes soliloques (clin d’œil complice à mon psy… moi aussi je connais d’autres mots qui sentent bon le papyrus) Du coup, je suis peut-être même moins performante que prévu… enfin je ne sais pas. Je ne suis même pas certaine d’être si douée que ça...

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- Qu’est-ce qui vous fait, encore une fois, douter de vous ?

- Ben vous voyez les candidats dans les radiocrochets qui se ridiculisent avec conviction ? et qui ne comprennent pas les critiques parce que leur famille leur a toujours dit qu’ils étaient « bons » ?

- Euh? Vous …vous allez vous mettre à chanter ?

- Je rêve ou vous étiez inquiet ???

- (Grand sourire) pas le moins du monde…

- Eh bien ça me fait le même effet. Ils disent tous que c’est très bien, très chouette, oui vas-y continue…

-  Et ?

- Ben personne ne veut se faire masser à la maison… c’est un peu comme si on m’encourageait à pousser la chansonnette tout en se collant consciencieusement des boules quies dans les oreilles. C’est pareil. Ou alors comme si vous aviez l’âme d’un grand chef cuisinier à la maison mais que votre famille préfère manger des Sandwichs en triangles de station service…

- Vous savez que moi, par exemple, lance-t-il en touchant les boutons de sa chemise, je suis tout à vous…

Alors là avouons, je vais être héroïque. Ou politiquement correct. C’est selon. Parce que non, je ne vais pas céder à la tentation mais que, grands dieux, dans la réalité vraie, la chemise (et le reste) giserait déjà sur le sol et les meubles seraient renversés et…. Bref ! J’ai pas encore interdit le blog aux moins de 12 ans !

Avec une moue de regret il se reprend :

- Sinon ? Quoi d’autre ?

 

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- Ecrire. Evidemment. Là, c’est peut-être même l’essentiel…

- Et bien alors ? allez-y ?!

- Vous avez une idée du temps qu’il m’a fallu simplement pour écrire cet article ? Pour caser cela au milieu du reste ??

- Et Machin  peut pas vous aider ?

Je souris. C’est un vieux jeu entre nous…

- Vous savez bien qu’il ne s’appelle pas Machin ni Bidule… Et il n’est pas responsable de mon emploi du temps…

- Peut-être que c’est ça qui vous manque… le déclic, ce sera peut-être quand vous vous donnerez la priorité…

- Ouais, facile à dire !

- Gandhi a dit : « si tu veux le changement, sois ce changement »

Je lève un sourcil.

- Vous n’allez pas virer moine bouddhiste, drap jaune et citations énigmatiques ?

- Qui sait ?... le côté moine en moins évidement. Vous savez finalement souvent la résistance c’est à l’intérieur de soi…

- Mouais. Mais pas seulement. La résistance, c’est aussi les autres. Ils vous maintiennent telle qu'ils vous ont toujours connue, et toutes vos actions sont interprétées selon votre ancien « vous ». Après, il faut être suffisamment déterminé pour ne pas "replonger" dans ses anciens travers.

- ou arriver à "être" tout simplement (je lève les yeux au ciel en soufflant sur ma frange)…  Vous n'attendez pas que les autres changent au final en même temps que vous quand même?

- Et pourquoi pas, tiens !?

- Parce qu'ils n'ont rien demandé!

- Pfff. Si vous y mettez de la mauvaise volonté.

- Et vous de la mauvaise foi …

Je bois une gorgée de ma boisson chaude pour ne pas relever. Il soupire…

- Je pense que le souci c’est qu’on ne vous dit pas assez à quel point vous êtes un être exceptionnel et une délicieuse personne ..

- Si c’était le cas, je ne serais pas obligée de m’inventer des séances torrides avec vous …

-  Ce n’est pas faux ! rétorque-t-il tout rayonnant

Je re-lève un sourcil. Il est sous euphorisant mon Freud des beaux jours ou quoi ?

- Demain, j’ai 40 ans. Et je réalise qu’au final je me pose moins la question de ce que j’ai fait de ma vie que de ce que je voudrais en faire…

- Prête à refaire le monde c’est ça ?

- Le mien, oui. Je crois bien ! (sa bonne humeur est contagieuse)

Mon psy adoré se lève, ajuste sa chemise avec un sourire à tomber et me tend la main.

« - Alors on y va ? »

 

Metamorphose

sculpture de Maria-Luise Bodirsky