Je le retrouve dans son salon, son magnifique salon baigné de lumière avec les voilages qui dansent dans une brise qui sent le chèvrefeuille. En novembre, pas de souci. 

Il est là sourire aux lèvres, biceps aux bras, chemise en lin crème qui a le bon goût de voleter aussi un peu, il tend les bras et je retourne chez moi, dans cet espace particulier où je me sens à la fois en sécurité et hautement en danger (ou dangereuse selon mon humeur)

« 

-         Hummm - ronronne mon psy- vous m’avez manquée

-         Mouais, je suis certaine que vous dites ça à toutes vos patientes

 (il rit en silence contre moi)

-         Comment allez –vous ? dit-il en s’écartant un peu et en me désignant mon fauteuil fétiche

-         Ça va ! dans cette merveilleuse année 2020 , je dirai que je m'en sors pas trop mal. Mais j'ai hâte aussi de me dire en riant que c'était quand même une sacrée bouillasse malodorante cette période.

Il reste silencieux un instant en me dévisageant intensément. Aïe, ça sent pas bon pour moi ça.

-         Comment vous sentez vous ? cela fait un peu plus d’un an non ?

Je soupire et m’effondre un peu sur moi-même.

-         Oui...

-          Et ?

-         La plupart du temps, je ne garde d’elle que l’amour. Et quelque part je suis heureuse que ce ne soit pas passé cette année, parce que ne pas pouvoir être là quand elle en avait besoin, la rassurer quand elle paniquait à l’hôpital, mon dieu cette peur dans ses yeux…  J’aurais fini en taule pour avoir franchi tous les barrages. Ma sœur aussi. Et elle serait morte seule. 

-         Et le reste du temps ?

femme-avec-visage-qui-se-fragmente-e1531466585653-         Je ne suis plus la fille de personne, personne ne peut plus me considérer comme son petit qui a bien grandi, voir en moi l’enfant que j’ai été. Désormais, c’est ma sœur et moi contre l’éternité. J’ai appris avec mes mères, l’amour, l’imperfection, la douleur, la souffrance tellement grande qu’elle vous dévore peu à peu, qu’elle vous prive de la maternité. J’ai appris d’elles tant de choses que je n’ai pas encore assimilées. Et ma plus grande fierté c’est quand je vois ma fille, qui est un peu le résultat de toute cette infusion de connaissances, ce qu’elle est les ferait se redresser de fierté, elle est l’accomplissement de toute cette lignée. 

-       Toute une lignée de femmes fortes à vous entendre

-      C'est vrai, je souffle, je puise dans mes racines pour ne pas vaciller mais parfois une odeur, une saveur, des inflexions de voix ou des expressions me renvoient à ma douleur et à ma solitude. Il y a certes une certaine liberté parfois, de ne plus craindre de décevoir, de ne plus sentir ce devoir de correspondre à l’image que nos parents ont construite de nous. Mais je donnerai volontiers cette liberté contre quelques minutes avec elles.

Il a pris ma main avec une infinie délicatesse et a déposé dessus un baiser léger comme une plume.

-         Vous voilà bien philosophe… constate-t-il d’une voix douce

Je lui lance une œillade

-         Ne vous emballez pas. N’est pas Socrate qui dit un ou deux trucs à peu près justes

-         Et comment va celui-dont- je- n-ai- pas- envie- de- prononcer-le nom?

-         Mauvaise pioche en temps de confinement!  je suis mariée avec le mec le moins tactile du monde (mais le meilleur cuisinier on the world;-), ne pas voir les gens l’enchante, moins d’interactions sociales, c’est le pied. J’ai quand même le droit de les lui masser, les pieds

-         Si j’étais lui … - me susurre mon psy en touchant les boutons de sa chemise (sérieux, s’il continue, je n’aurai plus aucune chance d’avoir un raisonnement correct)

-         Comment avancez -vous ? - reprend-il - Comment passez-vous ce cap un peu spécial?

-         J’essaie d’ouvrir mon esprit à d’autres perspectives, j’ai cherché des réponses dans d’autres spiritualités, d’autres points de vue, d’autres visions du monde. Mais cela a généré plus de frustrations que de solutions 

-         Pourquoi donc?

-         Je n’avais pas ces fameux ressentis incroyables, cette connexion divine avec mes guides (d’ailleurs, les mecs si vous me lisez, n’hésitez pas hein!), la terre, le ciel, le soleil, les étoiles, les antennes télé, pfff je ne sais pas, je ne me reconnais pas là-dedans. C’est un monde où il ne faut plus dire “il faut” (ah eh ben raté) “je dois” mais plutôt “je t’invite, je m’invite à”... où les coups de gueule sont quasi inacceptables, où il faut embrasser sa peine, accepter de danser sous la pluie, blaaaa blaaaa blaaaa. Si certains éléments me semblent sains et plutôt intelligents, sérieux, est-ce qu’on a encore le droit de péter un bon câble ? de traiter de connard le mec qui s’est comporté comme le dernier des bâtards ? de chouiner un peu sur son sort, parce que personne ne le fait mieux que nous mais surtout parce que parfois, personne ne le fera à notre place.

-         Effectivement, rit-il doucement, vous ne semblez pas adhérer complètement

je lui lance un de mes regards faussement noirs

-         Je ne dis pas de se répandre en gémissements et en lamentations en se traînant en haillons sur le sol, cheveux sales et corps griffé. Non, juste s’écouter une chanson bien triste, pleurer tout doucement ou avec des grands sanglots, faire un câlin à une peluche antédiluvienne, ruiner plusieurs boîtes de kleenex. Puis/Et, rager, insulter, être d’une incroyable mauvaise foi en sachant pertinemment qu’on l’est, ne pas justifier parfois cette tristesse qui remonte comme un vieux relent. Pour finalement, renifler, sourire un peu, écouter un tube ringard des années 80, se retrouver forte en dansant et en chantant les pires paroles du siècle dernier. Se sentir reine les pieds dans la terre et les cheveux au vent. Ecouter la brise dans les arbres et se dire … ben rien, rien du tout justement, juste que c’est beau le chant du vent dans les branches.

-         Qu'est-ce que vous ressentez en ce moment ? 

-         Honnêtement, je ne sais plus ce que je ressens excepté un profond ras-le -bol. Je me sens prête à m’affranchir de certains dogmes, je m’y invite vachement même hein ! Mais pour être soi-même, il faut accepter de se voir telle qu’on est, en pleine lumière, sans nos arrangements personnels. Pas toujours easy -peasy de se dire qu’on est quelqu’un de bien y compris quand vous vous sentez un peu le souffre, de s’avouer que vous êtes bien ombre et lumière, et d’accepter que oui, l’ombre est bien là, bien noire et dense en vous et que cette part-là vous définit autant que la part lumineuse que les autres apprécient tantfemme-peinte-moitie-blanc-moitie-noir

-         Vous me perdez un peu là...

-         Et,  pour ne rien arranger, je continue, quand toute votre vie vous vous êtes conformée à tout ce que l’on attendait de vous, les gens ont tendance à qualifier votre nouvelle prise de conscience de, au choix:  crise de la quarantaine/cinquantaine, arrivée de vos règles, ménopause aux portes de votre utérus, et j’en passe. 

Il toussote  

-         Je ne comprends pas tout mais je vous sens bien en révolte quand même. Dans cette part sombre que vous évoquez, il me semble aussi qu’il y a encore beaucoup de tristesse tout de même et de colère. D’où viennent-elles selon vous ? 

 -         Ce sont toutes les larmes que j’ai ravalées, les sanglots étouffés, les gémissements dans l’oreiller, les reniflades sous la pluie (team A HA - crying in the raaaaiiiiin), toutes ces fois où vous gardez la face tandis que tout s’écroule à l’intérieur de vous, tout ce chagrin accumulé, la frustration, la colère, la solitude, qui, à l’automne, remonte comme une nausée, sous l’ombre qui avance…

 -         Vous êtes bien sombre

 -        c’est ce que je disais, on ne peut pas n’être que lumière- je réponds tout bas. Je déteste cette saison- je soupire longuement en souriant un peu-… l’automne est une agonie.

Je me redresse un peu et reprends 

-         Je ne suis pas parfaite, je fais de mon mieux avec ce que je suis. Sincèrement, je fais vraiment de mon mieux. Et je donne sans retenue ni calcul tout l’amour que je peux. J’y laisse mon énergie parfois. Mais je suis aussi quelque fois égoïste, peut-être méchante, mauvaise langue, centrée sur mon nombril, prétentieuse, menteuse et j’ai même des pensées impures- je rajoute avec un clin d’oeil 

 Il sursaute légèrement en souriant timidement. Craquant...

-         Nous le sommes tous un peu n’est-ce pas ? ombre et lumière ? murmurre-t-il

 -         Et ça, personnellement, je peux l’accepter. 

 -         Vous avez réfléchi à comment marquer ce prémice de libération?

 -         Sur ma peau

 -         Pardon ?

 -         Je me suis faite tatouée, j’avoue avec un petit sourire de plaisir

 -         Pardon ?? !!

 -         Ne me dites pas que vous êtes choqué quand même !

 -         Mais pas du tout! proteste-t-il Surpris oui ! sur le cul même pour être honnête

 C’est à mon tour de m’écrier :

-         pardon ?! 

 -         Non mais c’est génial ! Et le thème ? un brasier? une kalachnikov? une phrase inspirante? ou un simple “sauve qui peut” ? 

 -         Non, je souris, un feuillage qui remonte le long de mon dos et m’enlace sous les côtes.  C’est très fin, comme une broderie posée sur ma peau. 

 -         Douloureux ?

 -         5 h de souffrance, je rigole, mais je l’adore. 

 -         Je peux le voir ? 

 -         disons - dis-je en rougissant un peu- qu’il fait tout mon dos, et qu’il termine sous mes seins.

Il déglutit 

-         On arrête la séance ? et promis je ne regarderai que les feuilles et le style du dessin. L’art et la botanique sont les deux mame- euh sont mes deux seules motivations

Je ris un peu et réfléchis un instant.

J’écoute en moi : ma morale me liste sur son ton docte et monocorde toutes les raisons qui vont bien dans ce genre de situation, tout ce qui se fait et ne se fait pas. Mon corps, mon cœur et tous mes sens me chantent une tyrolienne version métal sur tous les tons

Et je crois bien que j’ai toujours eu l’oreille musicale finalement …

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